Bernard Lamy, 1712 : La Rhétorique ou l'Art de parler

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Bernard Lamy, La Rhétorique ou l’Art de parler (5ème éd., 1712), éd. Ch. Noille-Clauzade (1998), Paris, Florentin Delaulne, 1715, p. 149-150 ; 245-252.

p. 129-150

REPETITION.

La répétition est une figure fort ordinaire dans le discours de ceux qui parlent avec chaleur, et qui désirent avec passion qu'on conçoive les choses qu'ils veulent faire concevoir. Quand on est aux prises avec son ennemi, on ne se contente pas de lui faire une seule blessure, on lui porte plusieurs coups, et de crainte qu'un seul ne fasse pas l'effet qu'on attend, on lui en donne plusieurs. Aussi en parlant, si l'on craint que les premières paroles n'aient pas été entendues, on les répète, ou bien on dit les mêmes choses en différentes manières. La passion occupe l'esprit de ceux dont elle s'est rendue maîtresse. Elle imprime fortement les choses qui l'ont fait naître dans l'âme ; ainsi il ne faut pas s'étonner qu'en étant plein, on en parle plus d'une fois. La répétition se fait en deux manières, ou en répétant les mêmes mots, ou en répétant les mêmes choses en différents termes. Ces vers de David, où il parle de l'assurance qu'il a dans les promesses que Dieu lui a faites de le secourir, serviront d'exemple de la première espèce de répétition.

Les lois de son amour sont des lois éternelles ;
Toujours dans mon malheur je l'aurai pour appui :
Toujours son bras puissant vengera mes querelles ;
Il me sera toujours ce qu'il m'est aujourd'hui.

Pour exemple de la seconde espèce, j'ai choisi ces beaux vers de saint Prosper, dans lesquels il exprime en différentes manières cette seule vérité, que nous ne faisons aucun bien que par le secours de la Grâce divine.

Grand Dieu, quoi que T'oppose une erreur téméraire,
Si l'homme fait le bien, Toi seul le lui fais faire :
Ton esprit pénétrant dans les replis du cœur
Pousse la volonté vers son divin moteur.
Ta bonté nous donnant ce que Tu nous demandes,
Pour accomplir nos vœux forme encor nos demandes.
Tu conserves Tes dons par Ton puissant secours,
Tu fais notre mérite, et l'augmentes toujours :
Et dans ce dernier prix qui tout autre surpasse,
Couronnant nos travaux, Tu couronnes Ta Grâce.

En répétant les mêmes paroles, on peut les disposer avec tant d'art, que se répondant les unes aux autres, elles fassent une cadence agréable aux oreilles. Je réserve à parler dans le Livre suivant de ces répétitions, qu'on peut nommer des répétitions harmonieuses.

p. 245-252

CHAPITRE IX. De l'arrangement figuré des mots. En quoi cela consiste. 

Nous avons dit fort au long dans le second Livre, que les figures du discours étaient les caractères des agitations de l'âme ; que les paroles suivaient ces agitations ; et que lorsque l'on parlait naturellement, la passion qui nous faisait parler, se peignait elle-même dans nos paroles. Les figures dont nous allons parler sont bien différentes : elles se tracent à loisir par un esprit tranquille. Les premières se font par saillies ; elles sont violentes, elles sont fortes, propres à combattre, et à vaincre un esprit qui s'oppose à la vérité : celles-ci sont sans force ; elles ne sont capables que de donner quelque divertissement. Je parle de celles qui sont étudiées ; car il se peut faire que les conditions de ces dernières figures dont on orne le discours pour le divertissement, se trouvent par hasard dans celles qu'on emploie pour le combat.

Nous avons dit que la répétition d'un même mot, d'une même lettre, d'un même son, était désagréable : mais aussi nous avons remarqué que lorsque cette répétition se fait avec art, elle ne choque point. En effet les sons les plus désagréables plaisent lorsqu'on les entend par de certains intervalles mesurés. Le bruit des marteaux étourdit ; cependant lorsque les forgerons frappent sur leurs enclumes avec proportion, ils font une espèce de concert où les oreilles trouvent de l'agrément. La répétition d'une lettre, d'une même terminaison, d'un même mot, par des temps mesurés, et par des intervalles égaux, doit donc être agréable. Cette répétition se fait tantôt au commencement, tantôt à la fin, tantôt au milieu d'une sentence, comme vous l'allez voir dans les exemples que j'ai donnés de ces figures, que j'ai tirées pour la plupart de nos poètes : il est difficile d'en trouver dans notre prose. Ne faites attention dans ces vers qu'aux figures dont nous parlons.

Ces figures peuvent être infinies, puisque cette répétition qui les fait, se peut faire en une infinité de manières toutes différentes. On peut répéter simplement le même nom, sans lui faire perdre sa signification, comme dans cet exemple ; Mon Dieu, mon Dieu, regardez-moi ; ou en changeant la signification de ce mot.

Un père est toujours père, et malgré son courroux,
Quand il nous veut frapper, l'amour retient ses coups.

Le mot de père est pris la seconde fois pour les mouvements de tendresse que ressentent les pères pour leurs enfants. En voici un autre exemple tiré des Entretiens solitaires de Brébeuf, comme plusieurs autres exemples.

L'instinct règle bien mieux les plus vils animaux.
Ils usent mieux que nous et des biens et des maux ;
Aux noirs dérèglements ils ne sont point en butte,
Et sans autre secours que ce léger appui,
La brute ne fait rien d'indigne de la brute :
Et tout ce que fait l'homme est indigne de lui.

On répète la même expression au commencement de chaque membre du discours.

Il n'est crimes abominables,
Il n'est brutales actions,
Il n'est infâmes passions
Dont les mortels ne soient coupables.
En ce siècle maudit à peine un seulement
A soin de vivre justement.

On place le même mot à la fin et au commencement d'une même sentence.

Vengez-vous dans le temps de mes fautes passées,
Mais dans l'Eternité ne vous en vengez pas.

On place le même mot à la fin d'un membre, et au commencement du suivant, ou au commencement d'un membre, et à la fin du suivant : comme vous voyez dans les vers qui suivent.

Se voyant l'ennemi de son Juge suprême,
L'esprit plein de son crime, ennemi de soi-même,
A soi-même à toute heure il devient odieux,
Voyant souvent qu'en lui tout contre lui s'irrite,
En tous lieux il s'évite,
Et se trouve en tous lieux.

AUTRE EXEMPLE.

Bientôt, vous disait-il, je veux suivre vos traces,
Bientôt vous me verrez consentir à ces grâces
Que votre bonté me départ ;
Ce bientôt toutefois est arrivé bien tard.

Cette répétition des mêmes mots se fait dans le milieu des membres d'une sentence.

Le désir des honneurs, des biens, et des délices,
Produit seul ses vertus, comme il produit ses vices ;
Et l'aveugle intérêt qui règne dans son cœur,
Va d'objet en objet, et d'erreur en erreur :
Le nombre de ses maux s'accroît par leur remède,
Au mal qui se guérit un autre mal succède.
Au gré de ce tyran dont l'empire est caché,
Un péché se détruit par un autre péché.

On répète le même mot dans toutes les parties du discours, comme il paraît dans la description suivante de l'inconstance d'un homme qui quitte l'unique et le véritable bien, pour s'abandonner à la poursuite des faux biens qui ne peuvent le contenter.

Il veut ; il ne veut pas ; il accorde, il refuse ;
Il écoute la haine, il consulte l'amour
 :
Il assure, il rétracte ; il condamne, il excuse ;
Et le même objet plaît, et déplaît à son tour.

On met dans le même membre les mêmes mots au commencement, et puis changeant cet ordre, on les place à la fin.

Ainsi l'homme insensé, sans trêve et sans relâche,
Va du remords au crime, et du crime au remords ;
Il pèche, il s'en repent ; il s'emporte, il s'en fâche :
Mais ces vaines douleurs n'ont que de vains efforts.

AUTRE EXEMPLE.

Dieu punit en père qui veut guérir ses enfants, qui les aime lors même qu'il les châtie, puisqu'il ne les châtie que parce qu'il les aime.

AUTRE EXEMPLE.

Dieu n'a que deux voies pour sauver le riche : ou de briser et de ruiner son cœur dans ses biens : ou de ruiner ses biens dans son cœur. La main de Dieu n'est pas moins adorable lorsqu'elle tue, que lorsqu'elle ressuscite ; puisqu'elle ne tue ses élus que pour les ressusciter : et que comme ce qui paraît vie dans les méchants est une véritable mort ; ainsi ce qui paraît mort dans les justes, est une véritable vie.

Il y a une espèce de répétition qui se fait en changeant un peu le mot que l'on répète.

Les traverses qu'il endure,
Contre leur propre nature,
Lui sont un don précieux ;
Et quoique vous puissiez faire,
Rien ne déplaît à ses yeux,
Que ce qui peut vous déplaire.

AUTRE EXEMPLE.

Le temps d'un insensible cours
Nous porte à la fin de nos jours ;
C'est à notre sage conduite,
Sans murmurer de ce défaut,
De nous consoler de sa fuite,
En le ménageant comme il faut.

Ensuite l'on peut en même temps faire toutes les sortes de répétitions, comme dans ce bel exemple pris de la traduction du poème de saint Prosper.

Nul ne prévient de la Grâce, et lorsqu'on la désire,
C'est par le saint désir que son feu nous inspire :
Il faut pour la chercher qu'elle guide nos pas ;
Si l'on ne va par elle on ne la trouve pas :
Ainsi c'est le chemin qui mène au chemin même.
Nul sans un jour du Ciel ne voit ce jour suprême.
Qui tend à Dieu sans Dieu, fait un superbe effort ;
Et mort cherchant la vie, il trouvera la mort.

Les rhéteurs donnent à ces différentes figures, qui sont des espèces de répétition, des noms particuliers qu'ils trouvent dans la langue grecque. Ils nomment anaphore la répétition d'un même mot qui recommence une période ou un vers. Epistrophe, c'est quand on finit par les mêmes paroles. Symploque, l'union de l'anaphore, et de l'épistrophe. Ils nomment épanalepse la répétition qui se fait au commencement d'une période précédente, et à la fin de celle qui suit. L'Anadiplose, c'est tout le contraire. Lorsque l'on répète tout de suite le même mot, qu'on les joint, c'est ce qu'on nomme conjonction en latin, et en grec, épizeuse. Si on répète, et qu'on augmente, c'est une gradation. Quand on retourne au même mot, c'est épanode ou retour. Il y a des répétitions où ce n'est pas le même mot qui est répété, mais seulement le même son, ou la même terminaison, ou la même syllabe, ou la même lettre ; ce qui se peut faire en différentes manières auxquelles ces rhéteurs donnent des noms. Il n'est pas nécessaire d'en charger sa mémoire. Vossius les explique, et il en donne des exemples dans ses commentaires de rhétorique.

Je n'ai pas dessein de comprendre toutes les espèces possibles de ces figures dont nous parlons ; j'ai cru qu'il suffirait d'en donner quelques exemples. Ces expressions qui sont figurées en cette manière, peuvent être estimables, à cause du sens qu'elles renferment ; mais il est évident que ces figures ne méritent par elles-mêmes qu'une médiocre estime. L'artifice qu'on emploie pour les produire, est trop sensible, et pour parler franchement, trop grossier ; aussi notre langue, qui est naturelle, ne les aime pas, et nos excellents auteurs les évitent avec plus de soin que quelques écrivains ne les recherchent. A peine les souffrent-ils, lorsqu'elles se présentent elles-mêmes, et qu'elles se placent sans qu'ils s'en aperçoivent. Les petits esprits aiment ces figures, parce que ce faible artifice est assez proportionné à leur force, et conforme à leur génie. Puerilibus ingeniis hoc gratius, quo proprius est.

Il n'y a rien de si facile que de figurer un discours en cette manière ; c'est pourquoi ceux qui ne sont pas capables d'une véritable éloquence, s'attachent à ces figures. Ils les aiment, parce qu'ils les remarquent, et qu'ils les imitent facilement. Un esprit solide examine de quoi il s'agit, et après il s'y applique. Les choses ne sont belles que par rapport à leur fin ; c'est cette fin qu'il considère. Que sert un jeu de paroles à la clarté du discours ? Si la matière est sérieuse, il est hors de saison : on ne joue point quand on a en tête une affaire importante. Cependant je ne suis pas si critique que je condamne toutes ces figures. Elles sont belles quand elles ne sont pas recherchées, qu'il ne paraît pas que l'auteur, au lieu de s'appliquer à la vérité, s'est amusé à badiner. Il y a des répétitions figurées qui sont naturelles et élégantes, comme celles-ci.

Les Grands se plaisent dans les défauts dont il n'y a que les Grands qui soient capables.

L'amour-propre est plus habile que le plus habile homme du monde.

J'oublie que je suis malheureux, quand je songe que vous ne m'avez pas oublié.

Il s'est efforcé de connaître Dieu, qui par sa grandeur est inconnu aux hommes, et de connaître l'homme, qui par sa vanité est inconnu à lui-même.

Nous pouvons comparer toutes ces figures à celles d'un parterre. Comme celles-ci plaisent à la vue par leur variété, et par cet ordre avec lequel elles sont disposées ingénieusement ; les sons ou les mots dont un discours est composé étant figurés de la manière que nous venons de le dire, ils sont agréables aux oreilles. On les peut aussi comparer à ces figures qu'on voit sur les ouvrages de la nature, où il semble qu'elle ait voulu se jouer en prenant plaisir à les diversifier. Un voyageur se délasse quelquefois en considérant une coquille, une fleur. Un lecteur mélancolique est aussi réveillé par cet arrangement figuré de mots. Ces figures renouvellent son attention, et ces petits jeux ne lui sont pas désagréables. J'ai remarqué quelques-unes de ces figures dans les Livres sacrés, particulièrement dans le texte original d'Isaïe, qui est le plus éloquent de tous les Prophètes. Les Pères ne les rejettent point, soit pour s'accommoder à leur siècle qui y prenait plaisir, soit parce que l'on retient mieux une sentence dont l'expression a quelque cadence.