INSINUATIO / INSINUATION - DÉTOUR
< Manchette : Exorde par insinuation.>
En excluant ces défauts, une insinuation douce, qui ménage les préventions fâcheuses des Juges pour parvenir ensuite à les détruire, est de tous les tems & de tous les pays. Les [t. I, p. 334] anciens Rhéteurs ont fait sans nécessité de cette insinuation une sorte d’Exorde à part, pendant qu’il n’y a de différence que dans les causes. Ce qui est vrai, c’est que les causes dont le premier coup d’œil n’est pas favorable, par quelque raison que ce puisse être, demandent des attentions particulieres de l’Orateur ; & que si tout en commençant il heurte de front les idées dont les Juges peuvent être préoccupés, il court risque de blesser les esprits, & d’ajouter un nouvel obstacle à ceux qu’il avoit déjà à surmonter.
M. Cochin, plaidant pour la Demoiselle Ferrand <T. IV. p. 469>, à qui l’on contestoit son état, & qui demandoit à être admise à la preuve testimoniale, craignoit que cette cause ne fût confondue avec d’autres tentatives faites récemment pour un objet pareil, tentatives odieuses en elles-mêmes, & qui n’avoient pas réussi. Il commence par écarter cette prévention fâcheuse, sans effort, sans véhémence, d’un style doux & modéré, & en montrant par le seul exposé de l’état de la question, combien sa cause étoit différente de celles contre lesquelles on [t. I, p. 335] étoit justement prévenu. « Ce n’est point ici, dit-il, une de ces questions d’état qui ont alarmé le Public, par la crainte de voir tomber toutes les familles dans le trouble & dans la confusion. S’il suffisoit à un inconnu pour conquérir un rang distingué, de présenter des faits arrangés avec art, & d’offrir une preuve testimoniale pour les soutenir, il n’y a personne qui ne dût être effrayé d’un exemple si funeste : l’ambition & la cupidité franchiroient toutes les bornes, & les familles les plus illustres deviendroient la proie de l’audace la plus criminelle. Mais dans la démarche de la Demoiselle Ferrand, rien ne peut altérer l’ordre public ni la tranquillité des familles. Elle ne demande justice à la sienne qu’à la faveur des titres authentiques, dont personne ne peut méconnoître l’autorité. Tout est prouvé, la naissance d’une fille, fruit du mariage de M. & de Mme. Ferrand, son existence, son identité avec la personne qui agit ; & si l’on offre d’y joindre la preuve testimoniale, ce n’est que surabondamment, & pour augmenter l’éclat [t. I, p. 336] qui accompagne la cause de la Demoiselle Ferrand. » Ce début est sage & insinuant : la précaution & la prudence d’un Orateur adroit s’y fait sentir.
C’est cet art, dont M. Rollin a fait un titre exprès dans son traité des Etudes, sous le nom de Précautions Oratoires, & qu’il définit « certains ménagemens que l’Orateur doit prendre pour ne point blesser la délicatesse de ceux devant qui ou de qui il parle ; des tours étudiés & adroits dont il se sert pour dire de certaines choses, qui autrement paroîtroient dures & choquantes. » Cet art n’est point propre uniquement à l’Exorde, il est nécessaire toutes les fois que l’on est obligé d’exprimer des idées qui pourroient ne pas être agréables à l’auditeur. Mais jamais l’Orateur n’a plus de raison d’en faire usage, que lorsqu’il commence à traiter une matiere contre laquelle il doit trouver les esprits préoccupés. Alors on l’observe, on l’épie, comme je l’ai déja dit d’après Quintilien : l’attention toute fraîche de l’auditoire ne laisse rien échapper, & s’il blesse dès l’entrée, il prépare un mauvais accueil [t. I, p. 337] à tout le reste de son discours.