Le Gras, 1671 : La Rhetorique Françoise

Définition publiée par VERNET Thibault

Le Gras, La Rhetorique Françoise ou les preceptes de l'ancienne et vraye eloquence accomodez à l'usage des conversations & de la Societé civile : Du Barreau : Et de la Chaire, Paris, A. de Rafflé, 1671, Seconde partie de la Rethorique, « De la Disposition », chap. II, « De l'Insinuation », p. 104-106.

 

    Or on ne se peut servir de commencement, lors que les Auditeurs ne peuvent avoir que de l’aversion à nous écouter : & cela arrive en trois manieres.
    La premiere, comme il a déjà esté dit, quand le sujet est honteux.
    La seconde, quand le discours de celuy qui a parlé le premier, a fait une forte impression sur l’esprit des Auditeurs, & la derniere quand le mesme discours a épuisé toute la patience de l’Auditeur.
    Quand le sujet est deshoneste & honteux, & qu’il offense l’honneur & la dignité des Auditeurs, il faut avoir recours au merite de la personne, & la substituer au lieu de la chose : si au contraire la personne est défavorable, & qu’elle choque le Juge, ou les Auditeurs, il faudra luy substituer la chose, ou une autre personne pour laquelle ils ayent de l’estime, afin de détourner leur esprit de ce qu’ils haïssent pour le faire passer à ce qu’ils aiment. Il faut mesme dissimuler qu’on vüeille défendre ce qu’il haït, & luy témoigner qu’on en a autant d’aversion que luy, pour apres, qu’il sera adoucy, entrer dans la defense de la mesme chose, en faisant connaistre que ce n’est pas ce que le Juge condamne que nous defendons, mais une autre.
    Il faut aneantir, & détruire secrettement & imperceptiblement la bonne volonté des Auditeurs pour l’adversaire & l’estime qu’il fait de ce qui luy est avantageux : Pour cela il faut tout mettre en usage ; & se servir de routes sortes de pretextes & de couleurs.
    Quant à l’aversion de l’Auditeur, née dans son esprit, de l’impression que le disscours de l’adversaire luy a donnée, il faut promettre de détruire ce que nous croyons avoir donné cette impression, quand on aura exposé quelques veritez importãtes obmises artificeusement par l’adversaire, & pour cela il faut prier les Auditeurs de nous permettre de suivre l’ordre que nous nous sommes proposez de garder : ou bien il faut feindre estré en doute de l’endroit par où nous devons commencer, & faut que ce doute paroisse sur nostre visage une raillerie, & non pas l’effet d’un trouble veritable, causé en nous par les raisons de l’adversaire car par le moyen de cette ironie, les Auditeurs voyant celuy, qu’ils croyent devoir estre étonné des raisons & du discours de l’adversaire, dans la resolution de se bien defendre, ils commencent à s’accuser eux-mesmes d’avoir eu plus de temerité à donner leur approbation au discour de l’adversaire, que l’Orateur n’en a à faire paroître tant de confiance en la justice de sa cause.
    Pour ce qui est de la maniere dont il faut remedier à la derniere cause de l’aversion de l’Auditeur à écouter l’Orateur, à cause de l’ennuy que luy a donné la longueur du discour de l’adversaire, elle consiste à dire que nous n’imiterons point dans nostre defense la prolixité de l’adversaire ; & que pour n’estre point ennuyeux aux Auditeur, nous retrancherons beaucoup de choses de nostre discours, dont nous avions pourtant resolu de l’entretenir, si l’adversaire n’avoit point abusé de la patience par tant de choses inutiles qu’il a dites ; Et si le sujet le peut permettre, on pourra commencer par quelque trait agreable, & dont la nouveauté puisse réveiller l’esprit & donner de la joye, ou par quelque rencontre, capable d’exciter l’attentiõ des Auditeurs, ou bien par quelque chose de medité, comme une allegorie ou une fable agreable, ou si la gravité du sujet ne permet pas d’user d’une raillerie, il faut avoir recours, à quelque chose de triste, nouveau & extraordinaire. Car comme le dégoust que l’abondance des viandes produit s’évanoüit en mangeant, quelque chose de doux ou d’amer, ainsi l’esprit qui est las d’écouter tant de paroles, se remet par quelque conte plaisant & agreable, ou pat quelque chose de & d’extraordinaire.