ARGUMENTUM / ARGUMENT, RAISONNEMENT
p. 52-53
CHAPITRE XI. Comment l'on peut exprimer toutes les opérations de notre esprit, et les passions ou affections de notre volonté.
Nous avons vu comment se marquent les deux premières opérations de l'esprit, nos perceptions ou nos idées, et les jugements que nous faisons de ce que nous avons aperçu. Voyons de quelle manière nous pouvons exprimer la troisième opération qui est le raisonnement. Nous raisonnons lorsque d'une ou de deux propositions claires et évidentes, nous concluons la vérité ou la fausseté d'une troisième proposition obscure et contestée. Comme si pour montrer que Milon est innocent, nous disions : il est permis de repousser la force par la force ; Milon en tuant Clodius, n'a fait que repousser la force par la force ; donc Milon a pu tuer Clodius. Le raisonnement n'est qu'une extension de la seconde opération, et un enchaînement de deux ou de plusieurs propositions. Ainsi il est évident que nous n'avons besoin que de quelques petits mots pour marquer cet enchaînement, comme sont les particules donc, enfin, car, partant, puisque, etc. Quelques philosophes reconnaissent une quatrième opération de l'esprit, qu'ils appellent méthode. Par cette opération on dispose et on ordonne plusieurs raisonnements. On peut de même exprimer cette disposition et cet ordre par quelques petites particules.
p. 175-176
Comme je n'ai eu dessein de rapporter dans la liste que j'ai donnée des figures que celles que les rhéteurs y placent ordinairement, je n'y ai pas voulu parler des syllogismes, des enthymèmes, des dilemmes, et des autres espèces de raisonnement que l'on traite dans la logique ; cependant il est manifeste que ce sont de véritables figures, puisque ce sont des manières de raisonner extraordinaires, qu'on n'emploie que dans l'ardeur que l'on a de persuader ou de dissuader ceux à qui on parle. Ces raisonnements ou figures ont une force merveilleuse, qui consiste en ce que joignant une proposition claire et incontestable avec une autre qui n'est pas si claire, et qui est contestée, la clarté de l'une dissipe les ténèbres de l'autre : et comme ces deux propositions sont étroitement liées ; si ce raisonnement est bon, on ne peut consentir que l'une soit véritable, que l'on ne demeure d'accord que l'autre l'est aussi. Mais la chaleur de la passion ne permet pas que l'on s'assujettisse entièrement aux règles que la logique présente pour faire des raisonnements en forme.